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Le théâtre intérieur : la dynamique des sous-personnalités

 

Cinquième partie : Le travail avec les  sous-personnalités en pratique.

 

Février 2026

par Pauline Guérisse

Après avoir exposé quelques grandes lignes des aspects théoriques de la psychologie des sous-personnalités, nous voici en mesure d’aborder le volet pratique : comment travailler avec les différentes parts de soi et en quoi c’est intéressant.

Aller au contact du vivant

Quand on travaille avec les sous-personnalités, on n’insiste pas sur le pourquoi du problème mais sur le comment cela se vit en soi, sur ce que cela fait vivre dans son corps, ses émotions, sur ce que cela crée dans sa vie, dans ses relations.  Le travail se fait toujours dans l’ici et maintenant et en contact avec l’expérience vivante, donc très en contact avec les trois niveaux de l’être : corps, cœur, tête ; sensations, émotions, croyances, auxquelles on peut ajouter le niveau spirituel.[1]

Ainsi, prendre conscience ne signifie pas comprendre intellectuellement mais être en conscience avec le monde intérieur. La psyché est perçue comme une constellation d’états du moi générateurs de besoins, de croyances, d’émotions, de vécus. Il s’agit de prendre conscience de comment ce système intérieur s’actualise dans sa vie aujourd’hui afin de trouver un équilibre ajusté.

En pratique

Dans mon approche, j’utilise différents outils pour repérer les sous-personnalités et travailler avec leurs dynamiques.

Ecouter les récits de vie

La personne qui consulte vient avec son histoire de vie qu’elle commence par déposer. Le praticien qui écoute avec empathie, entre en résonnance avec la personne qui raconte. Il est invité temporairement dans un  monde intérieur qui n’est pas le sien. Il va y rencontrer des sentiments, des émotions, des façons de penser propres à la personne, qui n’ont pas à être jugés. Le praticien est un témoin de l’expérience vécue chez l’autre. En ce sens il accompagne et aide son interlocuteur à regarder ce vécu, à souligner les manières automatiques de réagir, à éclairer les angles morts. Il ne s’agit pas d’expliquer les « dysfonctionnements » et de donner des solutions toutes faites de façon descendante. Chaque organisation psychique doit être respectée comme étant la meilleure solution que l’individu ait trouvée pour maintenir sa sécurité. Ecouter est un processus qu’on peut comparer au fait d’accompagner quelqu’un sur un bout de chemin : la personne raconte son monde, cependant il y a des choses de ce monde qu’elle ne voit pas mais qui sont visibles au témoin. Ce dernier, en les nommant,  leur donne une reconnaissance.

En résonance empathique, le praticien notera comment la personne se place : à partir de quel endroit d’elle-même se  raconte t-elle ? Est-elle dans une explication distancée, intellectuelle ? L’émotion est-elle présente ? Est-elle dans son corps ? Autant de premiers indices montrant quelles dynamiques sont présentes dans  son organisation psychique.

Le praticien pourra par exemple noter un Contrôle, un Rationnel très présent ou encore une part porteuse de colère, de peur, de tristesse. En creux, il pourra présumer derrière une colère manifeste, une vulnérabilité reniée, protégée par des défenses. Ce  sont des éléments du paysage intérieur de la personne  qui correspondent à son  système primaire [2] : ce sont les dynamiques avec lesquelles elle entre en contact avec le monde et qui, en général, sont présentes depuis l’enfance car ce sont celles sur lesquelles la psyché s’est appuyée pour organiser sa sécurité, sa cohésion intérieure. Comme ce sont des forces, elles sont mises en avant, comme une réponse automatique aux situations de la vie. Si par exemple le Contrôle a été salvateur dans l’enfance, il s’active de manière réflexe aujourd’hui, sans que la personne en ait conscience. L’accompagnant, lui, le voit. C’est un élément du paysage qu’il pourra nommer.

Il n’y a aucun jugement à poser sur la présence, voire l’omniprésence des Primaires. Les nommer ne vise pas à les faire disparaître mais à prendre conscience de leur présence, de leurs fonctions, des ressources qu’elles apportent ou ont apporté, ainsi que de leurs limites. Ainsi il n’est pas question de devenir quelqu’un d’autre, encore moins de tendre vers une identité idéale illusoire, mais d’entrer en conscience avec son fonctionnement tel qu’il est. C’est la différence entre le développement personnel et un travail sur soi fondé sur la conscience de son monde (ou pourrait-on dire de ses mondes), intérieur.

Ecouter les récits de vie permet par ailleurs de repérer les schémas qui se répètent, aboutissant chaque fois à des impasses[3], donnant à l’individu le sentiment de revivre sans cesse la même problématique (souvent de manière amplifiée au fur et à mesure de la vie). Il s’agira de repérer quelles dynamiques psychiques entrent en scène dans ces scénarios répétitifs.

Les approches symboliques

  • Le Rêve Eveillé Libre

Le Rêve Eveillé Libre (REL) est une mobilisation non-directive de l’imaginaire en situation de relaxation, qui permet d’initier une dialectique avec l’inconscient. Il n’a pas son pareil pour mettre en évidence les dynamiques inconscientes profondes, les traumas, les blocages, les ressources. On peut aussi avoir une lecture des REL selon la grille des sous-personnalités. L’inconscient, via l’imaginaire, nous fait rencontrer nos différentes parts sous la forme de personnages, d’animaux, voire d’éléments inanimés. L’Enfant Intérieur à différents stades peut être très présent. Nous pouvons rencontrer différentes figures porteuses de nos représentations du féminin et du masculin, des figures porteuses de nos représentations des images parentales intériorisées, des scénarios mettant en scène nos défenses, révélant en creux la place du Contrôle, nous pouvons rencontrer des animaux agressifs, dévitalisés ou en pleine santé soulignant la place du pulsionnel, des énergies instinctives et des émotions. Nous pouvons dialoguer dans les REL avec un poisson au fond de l’océan, un dauphin, un dragon, un Vieux-Sage, une danseuse ou une vieille femme : tous ces éléments sont des activations symboliques de nos dynamiques profondes.

Un exemple : R., après un début de rêve où elle essaye de percer le décor d'un théâtre, trouve une poupée : " Il y a une poupée ou une petite fille qui a la robe déchirée. Je m'asseois avec elle, elle est abimée. (...) Je la prends dans mes bras. Je ne sais pas comment prendre soin d'elle. J'ai l'impression qu'il y a un peu de vie. Je m'allonge avec elle. " Tout au long du REL, R. cherche une manière de ranimer la poupée-petite fille, image d’elle-même abusée dans son enfance. Vivre cette expérience de contact intense a été bouleversant. Une grande partie de l’accompagnement dans ce type de situation  est d’accueillir les vécus traumatiques, de voir toutes les défenses qui ont été mises en place autour de la blessure, qui au départ protègent mais finissent par devenir bloquantes et de ramener de la sécurité intérieure aujourd’hui, C’est un long processus.

  • Le rêve nocturne

Si le REL ne s’effectue qu’en séance avec un thérapeute, le rêve nocturne, quant à lui, s’invite dans le quotidien de chacun comme miroir lucide de nos processus intérieurs. Toute la journée, nous sommes agis intérieurement par nos sous-personnalités qui sont mises scène la nuit par le tisseur de rêves, qui selon une grande intelligence et avec souvent beaucoup d’humour, souligne les émotions qui ont été bloquées la journée, les écueils dans lesquels nous sommes, les Primaires auxquelles nous sommes identifiés, les parts de nous qui sont refoulées. . Nos rêves  nous invitent à visiter la cave de notre maison… ou le grenier, ou à ouvrir des pièces fermées depuis bien longtemps.

Il y a parfois de « grands »  rêves qui nous parlent de moments importants, parfois charnières, dans notre vie, mais il ne faut pas  sous-estimer toutes les petites bribes restant en conscience au réveil. Parfois une seule image suffit pour nous apporter un éclairage. Il n’est pas question ici de « clé des rêves », sorte de glossaire des symboles qui associerait une image à une définition qui vaudrait pour tous, mais de développer une résonance personnelle avec ses rêves. Il ne s’agit pas de les comprendre intellectuellement,  mais de sentir comment cela parle de soi-même, comment cela nous  touche, quelle part de soi est mise en scène, toujours avec cette intention d’aller au contact du vivant. Souvent, après avoir noté son rêve, le mieux est de le laisser infuser en lui accordant une attention flottante intuitive.

Dans les rêves nocturnes, on considère que tous les personnages rencontrés sont des aspects de soi. Même si l’image représente une personne connue,  il s’agit de l’idée que nous nous faisons d’elle (ce que nous projetons) et non de la personne elle-même. On peut alors se demander à quelle qualité (ou défaut !) on l’associe pour déterminer à quelle part de nous elle correspond. Untel figurera le Rationnel, le Rebelle, l’Egoïste etc..

Il est important aussi de déterminer le « Je » du rêve, c’est-à-dire quelle part de soi est en train de vivre l’action.

Par exemple, un rêve de F : Je suis au volant d’une voiture. C’est un 4x4. Je roule vite, sur une autoroute. Je double tout le monde, je suis pressé. Je n’arrive pas à lire l’heure de ma montre. J’arrive dans un aéroport. Je ne sais pas où j’ai garé ma voiture. J’attends mon avion. J’apprends qu’il a du retard. Je ne vais pas être à l’heure et  je vois que j’ai oublié ma valise.

Il est toujours important de remettre un rêve dans le contexte de la vie du rêveur. En l’occurrence, F est un homme investi dans son travail de commerce international. Il a décidé de se faire accompagner à cause de sérieux signes d’épuisement. Il fait ce rêve avant la première séance. Le « Je » du rêve est sa part professionnelle, soutenue par un Actif en surrégime qui le mène droit au burn-out. Quand une sous-personnalité prend toute la place, c’est comme si le Moi était littéralement « pris en otage » : tout est vu et vécu selon le prisme de cette coloration. Le travail va consister à aller rencontrer intérieurement cet Actif, voir quelle place il a pris jusque-là dans l’équilibre du système intérieur, ce qui permettra peu à peu de sortir de l’identification.

  • La médiation artistique

Utiliser les pratiques artistiques comme supports de mise en corps ou en images est un puissant vecteur de ré-association intérieure, notamment (mais pas uniquement) quand la verbalisation est impossible. L’art nous reconnecte au ventre : à la puissance du « ça », au pulsionnel, à l’archaïque, à l’émotionnel refoulé très tôt. Il nous reconnecte avec notre élan vital. En cela il peut aider à la réhabilitation de parts de nous reniées  très tôt dans l’enfance (notamment quand il y a des traumas), que ce soit en adaptation aux injonctions familiales ou plus largement environnementales.

Les approches symboliques donnent à la personne une aire d’expression libre où peut se communiquer ce qui ne trouve pas de place dans la vie quotidienne dominée par l’organisation adaptative du Moi, donc par les primaires et les ajustements défensifs. Les images symboliques sont un matériau vivant que le thérapeute doit laisser vivre en se gardant de trop vite interpréter. [4]

Le Dialogue Intérieur

Le Dialogue Intérieur (DI) est la technique la plus directe pour aller rencontrer les différentes sous-personnalités. Comme déjà dit précédemment, ce sont Hal et Sidra Stone qui ont formalisé cette manière de travailler avec  les différents aspects de soi, et qui ont conceptualisé la notion de système primaire qu’on pourrait définir comme étant une constellation de dynamiques psychiques principales visant à la cohésion du Moi et à la protection de la vulnérabilité de la personne.

Le DI consiste à donner voix aux sous-personnalités. Par exemple, on peut  imaginer proposer à F de travailler à partir de son rêve et écouter son Actif professionnel. Dans ce cas, F s’asseoit  sur une autre chaise qui devient  celle de l’Actif et sur laquelle il va pouvoir incarner cette part de lui. Pour l’aider, le praticien va dialoguer avec lui, non plus en tant que F mais en tant qu’Actif de F. S’ensuit alors une conversion qui peut être assez longue, durant laquelle le praticien va s’intéresser à cet Actif pour apprendre à le connaître, entrer dans son monde. Au fur et à mesure de l’échange, on va comprendre comment cette sous-personnalité a pris autant de place, sa fonction au sein de ce système. On va connaître les besoins profonds qui sous-tendent cette énergie et peut-être les peurs qu’elle masque. On découvrira peut-être que F est issu d’une famille d’Actifs, ou qu’au contraire il y a eu une banqueroute familiale, ou que déjà enfant, F se fixait des objectifs difficiles. On aurait pu récolter toutes ces informations en restant dans une configuration conversationnelle classique, cependant le fait de se décaler apporte des éléments intéressants. Il s’agit  en effet d’être en contact avec l’Actif, pas de réfléchir à son propos. On va donc donner à cette énergie la possibilité de prendre toute sa place, de s’exprimer, de laisser venir dans le corps toutes les  sensations qui ont besoin d’être vécues, d’exposer ses croyances, sa vision du monde. On écoute une sous-personnalité qui, dans son monde, est certaine de faire le meilleur pour l’intégrité de F, alors même que ce dernier  montre aujourd’hui des signes d’épuisement. Pour F, le fait de s’immerger dans cette part de lui, d’en sentir les besoins profonds, d’en entendre aussi les croyances, est une expérience de connexion avec lui-même. Revenu à la chaise de F, il se sentira à la fois plus en lien avec son Actif et à la fois plus distancé, séparé de lui, ce qui lui permet de sortir (au moins temporairement) d’un fonctionnement automatique. Il expérimente que son « Je », n’est plus confondu avec son Actif. C’est ce qu’on appelle sortir de l’identification. F-Actif devient F qui a un Actif important, ce qui laisse de l’espace pour développer autre chose.

Avec le DI, toutes les sous-personnalités sont valorisées, écoutées même lorsqu’elles constituent  de forts mécanismes de défense, ou que leur omniprésence finit par déséquilibrer le système. On rentre dans l’intelligence d’un système pour lequel fonctionner de cette façon a été la meilleure solution trouvée pour maintenir la sécurité de la personne. On ne cherche pas à convaincre de fonctionner différemment (ce qui reviendrait à créer davantage d’injonctions), mais peu à peu on amène la personne dans le vivant d’aujourd’hui où d’autres possibilités d’ajustement sont possibles. En effet, en général, les nœuds proviennent du fait que le système primaire continue à se vivre aujourd’hui selon des référentiels passés ce qui amène la personne à rejouer des défenses qui ne sont plus adaptées au présent. Donner de la place à chaque part de soi, accepter que ce soit là , y compris les  parts blessées, ou les ombres, est un processus intégratif qui ramène du lien à l’intérieur là où souvent le Moi est identifié à un mental excluant certaines zones de soi jugées indésirables.

Redisons-le : nous n’avons pas à devenir quelqu’un d’autre, mais le fait de devenir plus conscients des éléments de notre paysage intérieur, ou des pièces de notre maison, nous transforme peu à peu.

Dans le prochain article, nous continuerons à explorer le côté pratique en abordant les notions d’ego conscient et de polarités.

 

[1] Le terme spirituel est ici employé dans une large définition renvoyant à la vision philosophique que chaque individu peut concevoir pour amener du sens dans sa vie et dans sa vision du monde.

[2] Voir l’article n°3

[3] Ce sont ce que les gestaltistes appellent les « inachevés »

[4] « Le créatif du patient, le thérapeute qui en sait trop peut la lui dérober. Ce qui importe ce n’est pas tant le savoir du thérapeute que le fait qu’il puisse cacher son savoir ou se retenir de proclamer qu’il sait. » Winnicott Jeu et réalité  Ed. Folio essais p 115

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