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Le théâtre intérieur : la dynamique des sous-personnalités

Quatrième partie : Quelques sous-personnalités parmi les plus courantes

 

Décembre 2026

par Pauline Guérisse

Précédemment, nous avons parlé du système primaire qui se construit en adaptation à l’environnement durant l’enfance. Ce groupe de sous-personnalités constitue notre « troupe intérieure » principale. Sur notre scène intérieure, ces dynamiques sont habituées à créer nos scénarios de vie. Si chaque personne est singulière dans son alchimie, nous observons cependant des sous-personnalités classiques, communes à tous. En voici quelques-unes.

  • Les figures parentales

Les figures parentales sont constituées de ce que l’enfant a intériorisé de chacun de ses parents à partir des relations qu’il a tissées avec eux, de ce qu’il a vu (ou interprété de façon subjective) de la relation entre ses parents et de ce qu’il a perçu de leur être au monde (l’enfant est proche de l’inconscient de ses parents). Ces matériaux psychiques intériorisés forment des parents intérieurs qui sont actifs et diffusent, parfois la vie durant, un discours, des directives, des croyances, du soutien ou au contraire des critiques.  Il arrive fréquemment qu’une personne reste loyale à des croyances parentales, ou qu’elle ressente des interdits (par exemple à changer de voie professionnelle) à cause de jugements parentaux intériorisés qui continuent à faire loi. Comme on s’occupe de soi-même tel qu’on s’est occupé de nous étant petits, tout ce que les personnes d’attachement ont pu apporter de sécurisant constitue pour toujours une base solide pour une bonne image de soi, tremplin vers l’autonomie affective. A contrario l’empreinte d’un parent critique voire maltraitant pourra venir longtemps saboter un projet, une relation, l’image de soi. C’est souvent quand on devient parent que le « matériel » parental intériorisé refait surface car les jeunes parents ont tendance (s’il n’y a pas eu de processus de conscience réalisé avant) à reprendre les pratiques éducatives qu’ils ont reçues. Les couples sont aussi des espaces d’émergence classiques ou chaque partenaire, surtout au bout de plusieurs années, va éventuellement adopter de façon automatique la posture, le rôle, voire les problématiques qu’une mère ou un père prenait dans le couple parental. Chaque partenaire peut ainsi projeter son père ou sa mère intérieur(e) sur son conjoint. Prendre conscience de ces puissantes voix parentales intériorisées, sentir comment elles nous agissent au plus profond de nous, permet de  progressivement s’en dé-identifier et ainsi de faire des choix plus ajustés à nos besoins propres.

  • L’enfant Intérieur[1]

« Nous venons tous du pays de notre enfance »[2]. L’adulte prolonge l’enfant que nous avons été. Parfois aussi, il le rejette quand il a été trop blessé.

Parler d’un Enfant Intérieur n’est pas tout à fait juste car il y en a plusieurs : nous avons été un enfant joyeux, rêveur, créatif, sensible, sérieux, en opposition, adapté ou pas au système scolaire et aussi un enfant vulnérable blessé voire traumatisé. Il s’agit en fait d’une constellation de vécus et d’états à différents âges et dans diverses situations.

L’enfant blessé occupe une place importante car les vécus douloureux du passé se rejouent dans le présent, perturbant la vie de l’adulte. Parce qu’il nous ramène à des souffrances, nous voudrions pouvoir nous couper  définitivement de l’enfant blessé, pensant qu’ainsi nous pourrons passer à autre chose et  aller de l’avant mais nous ne pouvons avancer en étant amputés d’une part de nous. Il nous faut l’embrasser de façon à nous réaccorder avec nos vécus. Cela peut être un long cheminement quand il y a des traumatismes.

L’enfant rêveur, créatif, magique est porteur de notre élan de vie, notre enthousiasme. Lorsqu’il a la possibilité de s’exprimer dans la vie de l’adulte, il permet de se connecter à l’élan de vie, d’être ouvert et adaptable.

Nous pouvons citer aussi l’enfant adultisé, avec des  responsabilités d’adulte bien trop tôt, l’enfant adapté, obéissant aux consignes et freinant sa spontanéité, l’enfant sauveur, en charge du bien-être d’un parent, l’enfant sur-adapté connecté aux besoins de ses proches et pas aux  siens propres.

Tous ces états intérieurs sont chargés d’émotions, de croyances, d’injonctions et se prolongent dans la vie adulte. En prendre conscience permet de se décaler petit à petit de ces programmes et de faire émerger un adulte capable de prendre soin de l’enfant intérieur, d’être un parent sécurisant pour lui.  Cela  permet de sortir de certains mécanismes de défense et de trouver ainsi de nouveaux ajustements dans la vie présente.

  • Le Contrôleur

Au début du travail thérapeutique, c’est une sous-personnalité qui peut être très présente. Le Contrôleur est comme un gardien qui veille à la stabilité de la personnalité telle qu’elle est, y compris s’il y a de l’inconfort, parce que le connu est toujours plus rassurant que l’inconnu. Sa manière de protéger est de contrôler, et parfois, quand l’environnement de l’enfance était chaotique, il a été la seule solution pour tenir, au risque de figer les émotions et l’élan spontané. Il peut déployer des résistances au processus thérapeutique qui devront être écoutées pour que petit à petit de nouveaux  réajustements puissent émerger en toute sécurité.

  • Le Rationnel

Le Rationnel est en relation avec le monde au travers de ce qu’il analyse, comprend, interprète. Il se veut objectif et dénigre ce qu’il juge irrationnel : le ressenti, l’émotion, la subjectivité, l’intériorité. Il veut expliquer et rationaliser y compris les émotions. Des phrases comme : «  Je ne comprends pas pourquoi je ressens de la colère », «  je n’ai pourtant pas de raisons d’être triste » montre que le Rationnel est aux commandes, habitué à contrôler les émotions. C’est un pôle survalorisé dans notre société, notamment avec  le parcours scolaire qui développe beaucoup le comprendre, le scientifique et les filières professionnelles correspondantes. Réfléchir est évidemment une ressource des plus précieuses mais lorsque le Mental est déconnecté du sentir, il s’emballe, privé de son contrepoids, si bien que le Moi est identifié au réflexif. Ce sont alors les croyances, les jugements, les interprétations qui sont susceptibles de prendre les rênes de la personnalité. Il n’est pas rare alors de voir qu’un Rationnel en roue libre devient… irrationnel. Le Rationnel  fait équipe avec le Contrôleur pour protéger le Moi.

  • L’Emotionnel

Les  forces mentales et de contrôle ont pour projet de nous rendre forts. Sur le pôle opposé, l’émotion ramène au-dedans de soi, à ce qui est subjectif, à ce qui est ressenti et nous traverse dans le corps quotidiennement à l’occasion de ce que nous vivons. L’émotion nous parle aussi de comment ce « dedans de soi » résonne avec le « dedans de l’autre ». Elle nous attache, nous confronte, nous agit dans le corps, dans les  tripes ou dans le cœur. Les émotions sont de puissants moteurs de vie, omniprésentes, voire envahissantes. Si elles sont souvent si difficiles à conscientiser et communiquer, c’est qu’elles ont été malmenées et que l’enfant a pu apprendre  à ne pas trop les montrer et à être raisonnable, ce qui installe un mécanisme de contrôle et de reniement plutôt qu’une intégration des émotions. On a par exemple longtemps appris aux petits garçons à réprimer leurs émotions pour être forts ce qui a abouti à des générations d’hommes coupés d’eux-mêmes. C’est souvent le Mental, plein de croyances, qui s’occupe des émotions. Or, mentaliser les émotions aboutit à la rumination. Cela peut être un gros chapitre du travail sur soi que d’apprendre à être avec ses émotions sans passer par le mental. Par ailleurs, quand elles ont été fortement réprimées, le chemin pour les réhabiliter demandera de la patience et de la réassurance.

  • L’Actif

C’est une force de pouvoir qui nous pousse à l’action,  grand classique  de notre société occidentale moderne constamment tournée vers le faire et la réussite. La dynamique active permet d’aller vers l’extérieur, d’y  exprimer une touche personnelle. C’est le mouvement naturel d’un organisme vivant. Quand elle est bien ancrée sur les besoins profonds, et équilibrée par la possibilité de lâcher prise, c’est une puissante dynamique créative. Cependant l’épidémie de burn-out montre que nous pouvons être malades de notre activité, quand elle devient excessive, symptôme d’un besoin compulsif à surtout ne pas regarder en soi. Toujours bouger et faire plus donne le sentiment d’être vivant et d’avoir du pouvoir, alors qu’à l’intérieur c’est coupé. Surtout ne pas sentir le vide à l’intérieur.  Les injonctions à être actifs sont partout : les « to do listes » fleurissent au travail, en famille, en vacances, même dans le milieu du «développement personnel», grand pourvoyeur d’injonctions à être pour tendre vers un  bonheur fantasmé.

  • Le Critique[3]

C’est une dynamique qui occupe une place un peu à part car dans notre « troupe intérieure », elle porte une voix toujours très négative sur soi-même, confinant parfois à l’auto-sabotage systématique. Tout élan est freiné voire réduit à néant. Comme c’est une dynamique qui ne soutient pas l’épanouissement de la personne, on ne la place pas dans le système primaire, même lorsqu’elle est très présente.  C’est un aspect qu’il faut aborder avec précaution, surtout quand il y a eu des traumatismes dans l’enfance et que l’enfant a intériorisé et éventuellement retourné contre lui la violence reçue. Initier et faire grandir la possibilité de ressentir de l’empathie pour soi-même permet très progressivement de sortir de l’identification à l’ombre négative.

 

Il y a bien d’autres sous-personnalités que nous ne détaillerons pas toutes ici. Citons : le/la Sauveur-euse, le Patriarche Intérieur[4], le/la Responsable, le/la Rebelle, l’Artiste, le/la Professionnel –le, le Bon Garçon, la Gentille Fille, le/la Spirituel-le, l’Amant-e … sans oublier la part d’ombre associée à chaque dynamique.

 

Dans le prochain article nous verrons de manière plus concrète comment l’approche des sous-personnalités peut nourrir le processus de conscience de soi.

 

[1] L’Enfant Intérieur fera l’objet d’un article entier.

[2] Phrase reprise du titre du livre : Car nous venons tous du pays de notre enfance J. Salomé Ed : Albin Michel

[3] Le Critique fera l’objet d’un article entier

[4] Le Patriarche Intérieur fera l’objet d’un article entier.

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